Tout a commencé par une question, une de ces interrogations anodines qui, quelquefois, déclenchent un raz-de-marée. "A force, qu'est-ce qui t'importe le plus dans l'art ?" me demanda-t-on. Après un brouillard de circonstance, il m'est clairement apparu que ce qui me pousse encore et toujours à passer du temps dans l'atelier est le désir et la volonté de "voir vraiment", c'est-à-dire d'écarquiller les yeux et d'être subjuguée. Pour sceller cette évidence, j'écrivis quelques mots dans le RER qui me ramenait à la maison : le regard scrute. le regard se perd. Entre les deux, un vertige propice à l'exercice d'une certaine forme de lucidité.

   L'idée première était de rassembler des artistes qui explorent et tentent de capter les moments intenses de l'acuité visuelle. En cela, Markus Raetz me parut un bon exemple par son souci et sa façon de jouer des sortilèges du visible. Il y avait aussi, bien sûr, l'art cinétique, rétinien à fond. Je pensais également à mon ami Philippe Venin-Bernard, créateur d'anamorphoses, à Felice Varini qui nous fait percevoir la précarité du point de vue singulier, à Zwy Milshtein qui sait piéger les hallucinations dans des bouteilles, ainsi qu'à d'autres qui creusent la transparence. J'ai écrit : "Certains artistes sont des funambules sur le fil du visible." Même si j'avais l'intuition très forte de ne pas me leurrer en insistant sur la nécessité de pousser la faculté de voir à son comble, tout cela paraissait vague, voire nébuleux, lorsque je tentais de communiquer ma conviction. Afin de me faire mieux comprendre, j'ai parlé, par un curieux détour, d'œuvres imprenables en photo, non photographiables. Car il me semblait qu'en cette "ère de la reproductibilité technique" qui est bien la nôtre, pour reprendre les termes implacables de Walter Benjamin, il importait de distinguer ce qui, précisément, est rétif, réfractaire au rendu photographique. Photographier certaines œuvres n'en donne même pas un équivalent appauvri mais une image tout autre, car elles n'ont d'existence qu'en leur présence réelle. Leur "magie" n'est perceptible, tangible, que lorsqu'on les a devant soi, qu'on partage le même air qu'elles, temps et espace confondus, et qu'on les regarde longuement et attentivement. Cela posé, je compris que ce qui m'importait résidait moins dans la forme, souvent singulière, prise par ces œuvres-là pour se manifester, que dans le fait qu'elles exigent de nous une certaine qualité de regard.

   A vrai dire, il me fallait admettre que ce projet devait répondre à une inquiétude qui me taraudait sourdement depuis quelque temps. En effet, il m'arrivait de plus en plus souvent de sortir d'une exposition en ayant l'impression embarrassante de n'avoir rien vu , d'avoir déambulé dans un espace concernant plus mes facultés d'analyse que mon regard. Comme si étaient exposées des sortes de traductions concrètes d'un discours préalable, des rébus ayant pour solution un commentaire venu les nimber d'un halo factice en remplacement d'une visibilité à laquelle, d'ailleurs, elles ne semblaient aucunement destinées, sans tout à fait prétendre être conceptuelles. J'avais déjà éprouvé ce même malaise au cinéma, à regarder la télévision, et même mes promenades dans la ville s'accompagnaient parfois du sentiment d'être envahie par des images dont la présence insistante et ambiguë me faisait pour ainsi dire appréhender le pire : oui, c'était bien cela qui me manquait terriblement, l'exigence du regard - que tout soit dit, le temps d'un battement de paupières, sans mots, uniquement par les yeux.

Je me suis alors souvenue combien j'avais appris et compris et découvert, combien m'avait été révélé la première fois que j'avais vu de visu un tableau de Van Gogh : ces quelques minutes hors du temps où s'étaient bousculées dans ma tête la stridence des couleurs, la danse de la touche, cette graphologie silencieuse, et la torsion exacerbée des figures. Ressentir tout cela simultanément et me dire : "C'est cela, vivre !" - vivre et  mourir et  rebondir et  succomber et  danser. A la fois être empoignée et tout tenir dans sa main. Mais pour rendre cette émotion, il faudrait pouvoir superposer les mots aux idées puis aussi les agiter d'un mouvement continuel. Quand on regarde, les mots défilent peut-être tellement vite qu'on ne les sent plus. C'est cette puissance-là que je voulais montrer.

   Donc, l'important c'était la vision. J'avais maintenant cette conviction, comme un credo: la "vision" n'est pas un simple appendice de la pensée, elle en est une forme singulière et entière. Elle est une forme de pensée en soi. J'avais aussi un titre : Fortunes du regard , chance et opulence, au pluriel, avec un parfum d'aventures...

J'ai envoyé à des artistes et des écrivains un premier courrier, avec un texte un peu abscons, sorte d'agglomérat de formules qui condensait ce que je souhaitais exprimer, et quatre ont répondu : Philippe Boutibonnes, Marie-José Mondzain, F. X. Combes, Bruno Goose. Des proches, à qui j'avais envoyé cette première lettre, m'ont dit leur perplexité devant le flou d'une "question" si vaste et si bizarrement formulée qu'il leur devenait impossible d'y répondre. Décidant qu'il fallait payer de sa personne, je me suis livrée à l'exercice : dix pages de certitudes fanatiques, de bribes de confessions et de théories embryonnaires chevillées par les citations qui avaient balisé pour moi cette année-là. Une seule page semblait surnager, plutôt lisible, un souvenir.

   En conséquence, je me suis dit que ce pourrait être ce ton-là, celui d'un moment vécu dans l'intensité du voir, qui conviendrait le mieux: cela donnerait une collection de regards racontés, autant de coups d'œil qui, sans rien démontrer de manière définitive, cerneraient cette question du visible et, qui sait, dessineraient une image de réponse. (…) Je reçus alors, petit à petit, les textes qui forment ce recueil. Dès la première lecture, cela me sembla étrangement moins "masqué" que d'ordinaire, que ce que je croyais connaître de leurs auteurs à travers leurs œuvres, et, pour quelques-uns, une amitié de longue date. Comme si ce qu'ils avaient écrit éclairait une part d'eux-mêmes en faisant se détacher en pleine lumière une présence particulièrement troublante. Me toucha aussi le "tact" de toutes les réponses, cet équilibre fragile entre camouflage pudique et exhibition agressive. En lisant ces textes tous différents de ton, de forme et de contenu, pas une fois je n'ai eu la sensation de violer quelque secret, par lequel de "vrais mobiles" auraient été exposés et élucidés, mais j'ai eu l'impression que dans ces confidences délibérées, longtemps mûries et pesées, se découvrait une image du ressort intime de ce que ces artistes et ces écrivains font à présent. Ce recueil serait alors une optique éclairant et ce qui s'est imprimé en nous dans l'exercice du regard et ce que l'œil vise dans l'acharnement de ce qu'on appelle la création artistique.

   Peut-être était-ce aussi  cela que j'avais cherché en me lançant dans ce projet ? La reconnaissance d'une émotion fugace qui aurait pris forme presque à notre insu, d'un sentiment surgi à la croisée des hasards de l'existence et de ses décisions. En ce qui me concerne, après avoir écrit le texte pour ce recueil, d'autres sont venus, comme si ma vie passée ne se cristallisait qu'en une suite "d'instants vécus dans l'intensité d'un regard". Cette formule,  choisie pour me faire comprendre de ceux que j'avais sollicités, cette formule-là m'allait comme un gant. Il n'est pas fortuit que durant l'élaboration de ce projet j'ai travaillé sur des grilles de mots croisés à faire apparaître des visages au lieu des mots à deviner - car tout ce que j'ai vécu jusqu'à présent l'a été sans les mots, en un secret, là, toujours tu, lesté aujourd'hui du poids des images accomplies, dessin après dessin, et que je peux désormais nommer.

   Pour en finir, je pense aujourd'hui, en connaissance de cause je le crois, que même s'il est vrai que le langage nous constitue, il y a des images ou des moments de la vue qui le font également. Ces visions qui nous fondent engendrent non seulement notre faculté de regarder mais aussi d'agir et de faire, et forment la trame d'une intelligence parallèle qui serait une façon singulière, c'est-à-dire particulière et solitaire, de comprendre le monde, le voyant.

 

 

Danièle Gibrat  

Fortunes du regard

préface du recueil publié en 2000 par l’Espace Paul Ricard à l’occasion de l’exposition éponyme.