LES FAITS :

   J'habite un immeuble de Seine-et-Marne, cerné par des lacs. Un matin tôt, en allant travailler, je fus stupéfaite de croiser sur mon chemin un cygne noir de belle corpulence qui traversait la route en se dandinant sur un passage piéton. On aurait dit que lui aussi partait travailler - ce qui consiste, dans son cas, à effectuer, en boucles majestueuses, de la figuration sur les lacs voisins. Voir un cygne noir, c'est déjà rare; le croiser sur un passage piéton, c'est carrément étonnant! Toute la matinée, je me suis demandé si cette apparition du cygne noir était un signe, et lequel? Allait-il advenir quelque événement rare? Comme le cygne venait de la gauche, était-ce un présage sinistre?

   Dans l'après-midi, au collège où je donne des cours, j'appris que j'allais être inspectée - c'était la première fois en vingt ans, je tenais là l'événement rare! Mais j'étais un peu déçue. Au cours de la soirée, lors d'un vernissage, un ami me présenta au directeur de la Fondation Rothschild avec qui je pris sur-le-champ rendez-vous - quelque chose de nouveau peut-être s'ouvrait? Au bout de la nuit, je fus réveillée par le téléphone: une vraiment, très mauvaise nouvelle - côté sinistre, le cygne n'avait pas mégoté ! Deuil.

   C'est donc le moral en berne que je me rendis à l'Hôtel de Rothschild pour mon  rendez-vous. Dans le RER, je parcourus une interview de Boltanski, où il expliquait "... Je pense qu'au début de chaque œuvre, il y a un malheur, un choc, un événement, qu'on a beaucoup de mal à dire. Au cours d'une vie, on va le regarder de toutes les manières, de tous les côtés, avec des approches différentes. En parler fait qu'on vit mieux. Il en va ainsi pour chaque artiste. C'est comme un voyage : on va le raconter de manière poétique, géographique... Donc il me semble qu'être artiste est une manière d'arriver à un peu mieux comprendre, très lentement, le sujet qui a marqué votre vie....."  Cela me dérida un peu. Ainsi, selon  cet avis pertinent, je n'étais pas juste une pauvre mélancolique ruminant quelque idée fixe, mais une "artiste" on ne peut plus "normale". Mieux, ce ressassement même était d'une certaine façon le signe de ma qualité d'artiste.

   Gérard Alaux apprécia ce que je lui montrai et me proposa, avec enthousiasme, une exposition; il évoqua plusieurs lieux: "la piscine", ce petit salon étrange et mystérieux dans le bâtiment de la rue Berryer, un lieu à Nogent et le jardin de l'Hôtel de Rothschild. À moi de décider. L'idée du jardin me souriait et je m'y rendis sur-le-champ pour sceller cette invitation heureuse et bienvenue.

 

LE JARDIN :

   D'emblée, je m'y suis vue - et ce, dans les deux sens de la formule : j'ai immédiatement su que je ferai quelque chose ici et, en même temps, dans un transport d'ubiquité, je m'y suis vraiment vue, une silhouette verte, du vert particulier de l'imperméable que je portais ce jour-là et qui se mariait plutôt bien avec les couleurs automnales du gazon. Je me suis vue, là, juste entre les deux bancs, au milieu des arbres, mon visage à l'endroit du point de fuite.

   C'est donc de ce point de vue-là que j'ai pris une photo. Comme je suis dans le paysage, ce n'est pas moi qui ai appuyé sur le bouton, mais quelqu'un que j'ai choisi. En blaguant un ami m'a demandé si, dans le jardin, j'avais eu une vision; un peu gênée, j'avais hésité, avant de répondre: "Oui, absolument." Cette image, c'était ma vision. La présence des arbres résonne d'un silence assourdissant qui donne l'impression que le sol se dérobe, se creuse, en épousant les méandres de ce sentiment qui est devenu une sensation. C'est le vertige du moment propice. On ne voit rien de spécial, mais on sent que quelque chose arrive, apparaît, advient.

   En crayonnant au stylo-bille sur la photographie, c'est ce quelque chose que je voulais montrer. Je voulais deviner ce qui se dessine dans la photo, vice-versa, je voulais dessiner ce qui s'y devine, ce qu'elle figure et ce qui s'y trame, ce qui ne se voit pas d'emblée, mais qui est là, tapi dans l'image, prêt à surgir. En une formule, je voulais dessiner les desseins des images. Durant mes études, en découvrant qu'au XVIIe siècle dessin s'écrivait dessein, j'avais eu comme une révélation; et j'aimais cette idée qu'en dessinant, on révèle et envisage quelque secret dessein.

   En me relisant, je comprends que je viens d'aligner tous les mots fétiches qui nomment mon travail depuis longtemps: secret, dessin, dessein, deviner vice-versa, apparaître….. Ils déploient autour de moi une forêt de significations; j'entends les doubles sens retentir en écho, et les sous-entendus. Il y a la violence et la douceur, le secret et son dévoilement: je suis au cœur de mon sujet. En plein dans "…ce choc, cet événement, qu'on a beaucoup de mal à dire…" dont parle Boltanski. Dans mon cas, c'est un événement familial, tu jusqu'à mes quinze ans et que j'entends résonner lorsque Freud affirme, comme si c'était un axiome, "la société repose sur un crime commis en commun. Ce crime, pour moi, a une date, un nom et un visage.

   Le titre VRAIS SONGES veut dire "rêves véritables" ou "fictions tangibles", mais il signifie aussi quelque chose comme l'envers des mensonges, leur face éclairée.

On m'a longtemps menti durant mon enfance, et je suis devenue obsédée par l'idée de vérité; le réel, son épreuve même, faire les choses "pour de vrai" sont des préoccupations qui ne m'ont jamais quittée. Mais au-delà de mon histoire personnelle, somme toute anecdotique, il me semble que toute œuvre d'art pose sempiternellement cette question de la différence entre art et artifice? J'ai toujours en tête le "je vous dirai la vérité en peinture" de Cézanne.

   Cette aventure dans le jardin était encore une façon  d'insister là-dessus. Montrer des photos à l'endroit où elles ont été prises me semblait plein de sens, sans que je sois capable  d'expliquer pourquoi. A posteriori, je crois comprendre mieux.

Si l'on oublie l'aspect technique, on peut voir le tirage papier  d'une photographie comme une sorte de mince pellicule de paysage, un morceau détaché du réel, et peut être avais-je l'intention naïve de faire retourner ce fragment là où la photo avait été prise, à sa place d'origine (encore ce problème d'origine! Heureusement la "théorie Boltanski" me rassure). Peut-être aussi, s'agissait-il de réaliser ma version fantaisiste  des simulacres qu'évoque Lucrèce : "…de tous les  objets, il existe ce que nous appelons les simulacres, sortes de membranes légères détachées de la surface des corps et qui voltigent en tous sens parmi les airs…des images subtiles sont émises par les objets et jaillissent de leur surface… pour errer dans l'espace..." Peut-être s'agissait-il d'autre chose encore…

   En tout cas, ce travail me projetait, enfin à nouveau, dans un espace grandeur nature. Dans un tel espace, on entre de plain-pied et ce que l'on voit est perceptible sans l'intermédiaire d'une projection, mais comme une expérience sensible à la mesure du corps. J'ai souvent considéré qu'une part de la "vérité" de l'art résidait dans ce degré zéro de l'échelle de la représentation.

 

LES AVATARS :

   J'ai longtemps divagué sur cette première photographie du jardin qui montre dans une sorte de symétrie baroque trois jeunes arbres (leur tronc à peine amorcé, ils ne sont que branches, comme des bras tendus vers le ciel), deux bancs (bizarrement différents, l'un en bois peint vert, traditionnel, et l'autre en pierre, assez beau, à l'ancienne) et quelqu'un de flou au milieu, un peu loin. Et, au lieu de "penser" le projet, de mettre des mots sur l'émotion, je me suis mise à dessiner sur plusieurs versions de cette même vue.

   Ce faisant, la liberté du stylo se glisse au cœur du "réalisme" des clichés du jardin, transforme l'espace, cerne le colloque silencieux des arbres, crée des trouées, des turbulences, renverse  les perspectives. Sur la photo, le temps s'est arrêté et le dessin invente des mirages qui rendent tangibles les avatars qui hantent le regard. Au mois de janvier 2004, "au cœur de mon sujet",   je dessine une silhouette au cœur du paysage, au centre d'une vibration qui résonne: ce sera la première image d'une série de cinq qui, en juin, seront posées le long du chemin, un peu au-dessus de l'herbe, devant leur point de vue.

   Un: Only the lonely, la chanson du jardin - je suis posée au bout d'une forme noire allongée - le bras d'un électrophone? Trois cercles bleus - le disque - tournent sous moi et je vais sauter.

    Deux: le coeur du monde – je regarde loin; autour de moi un premier cercle se dessine, peut être un lien qui emprisonne mes bras, puis un deuxième, un troisième … Comme des ondes de l'eau, en suspend au-dessus du sol. On dirait quelqu'un qui s'enfonce dans l'eau ou qui se tient immobile dans les remous, ou peut être quelqu'un qui fait du hoola-hop vraiment bien.

    Trois: je suis sur une île, ou bien le rond d'un tourne disque, je pense à la chanson de Randy Newman: I'm looking at the river but I'm thinking of the sea .

    Quatre: I will survive - sur un morceau de terre adapté à ma taille, un petit socle, je suis détachée du sol et, le visage flou, je regarde au loin; mais au-delà de l'irrésolution de la qualité l'image, on voit bien que je lance un défi, menton en avant et mains dans les poches; à travers le petit morceau de sol, sous chaque pied, j'ai des racines qui ont poussé assez longues, dans le vide, et qui font des nœuds (ça doit être un autoportrait!) et les ronds alentours s'estompent.

    Cinq: My way - de part et d'autre, des falaises assez hautes ouvrent un gouffre, je suis suspendue dans le noir, avec l'eau qui dessine des ronds bleus autour de mes mollets; il y a un trou dans le paysage, assez profond, mais moi j'ai pied.

 

LE POINT DE VUE DES ARBRES :

   L'idée de lévitation revient souvent dans mes dessins. Déjà les sculptures transparentes du début semblaient flotter dans l'air. Plus récemment, j'ai entamé la série Pomares en reconstituant au stylo-bille les branches rompues d'un arbre sur une photo de forêt; j'ai scrupuleusement poursuivi leur tracé, mais en laissant un espace vide,   comme si chaque  branche venait juste de se détacher du tronc.

Cette idée de n'être rattachée à rien me plaît, même si, en négatif, j'y reconnais le problème de ma famille avec l'origine. À un journaliste féru de généalogie et bizarrement intéressé par mon patronyme, j'avais répondu, sans hésiter, que dans l'arbre généalogique nous étions la branche cassée. Les autres étaient reliés à leurs racines, mais nous nous étions une branche flottante, dérivant on ne sait où.

   Pas très gai, donc. Mais là, dans le jardin, il ne fallait surtout pas que ce soit triste, j'imaginais plutôt les arbres se détacher du sol, respirer, prendre une inspiration avant de s'envoler, oublieux de cette immobilité qui leur est naturelle… Ce fut l'idée de départ : rompre la verticalité des troncs  en plaçant devant chacun une photo de lui-même, grandeur nature, sur laquelle j'aurais "imaginé" ce décollement, d'abord avec Photoshop pour créer le vide qui fait apparaître l'arrière-plan, puis, en dessinant, concevoir quelque chose de particulier pour chaque arbre.

   Sur les premières esquisses, très simples, il y avait quelque chose de dur, de tranchant; les troncs avaient l'air sectionnés. d'ailleurs, justement, se posait le problème de la tranche, que voit-on, quand l'arbre s'envole, à l'endroit où il se détache de lui-même? Découvrir cette tranche de l'arbre revenait à inventer ce qu'il est à l'intérieur, ce qui, d'ordinaire, est  caché sous l'écorce. Tout d'abord, ce fut du blanc, un tourbillon, puis de la lumière. Enfin, parce qu'elles symbolisent la fête et aussi le deuil, l'idée des bougies s'est imposée. Ni gaie ni triste : les deux à la fois. En 1997, j'avais réalisé une série de photos de bougies, montrée une seule fois, qui trouvait là une destination de bon augure.

   Mes notes : La respiration des arbres - Inventer le rêve des arbres, suspendre leur verticalité familière d'un souffle qui les soulève légèrement et découvre, le temps d'une inspiration, le secret de leur immobilité. Comme d'habitude, c'est presque un message codé, tous les mots ont un double ou même triple sens et les sous-entendus pullulent.

   Sur le projet, on voit bien l'arbre se soulever légèrement et rester en suspend; dans le jardin, ça marche également. Je voulais cependant éviter le trompe-l'œil trop  parfait. Déjà, les photos avaient été prises en hiver pour être montrées au début de l'été; et puis, en les retravaillant, j'avais  exagéré de façon presque perturbante échelles des plans et flous; de plus, la plupart des pièces seraient très brillantes, avec des reflets révélant (on peut même dire assumant?) leur présence. Certes, au  premier coup d'œil, on est dans l'illusion, mais à mieux regarder, ces décalages affirment surtout la qualité d'images des pièces et leur présence concrète au sein du lieu qu'elles figurent photographiquement. Échos d'une vision, elles redoublent le paysage et s'en détachent dans le même mouvement, car elles affichent à l'évidence à la fois leur origine et leur étrangeté. En soulignant de façon discrète certains endroits du jardin, elles transforment le point de vue du promeneur.

  Troublé par le "reflet" d'un arbre placé devant cet arbre en vrai, l'œil se prend à vagabonder entre fiction et réalité. Le temps d'un regard, le réel et sa représentation onirique se fondent, et ce dans les deux sens du mot: ils trouvent leurs fondations tout en se dissolvant l'un dans l'autre. C'est comme s'ils se chargeaient tous deux de leurs qualités réciproques, et, à la faveur de cette coïncidence heureuse, l'image paraît vraie et le réel imaginaire. Ce qui est aussi le sens du titre : VRAIS SONGES. 

 

 

Danièle Gibrat, 2005

sous-titre

écrit en 2005 après VRAIS SONGES, intervention dans le jardin de la rue Berryer.