Ce projet s’est conjugué au present perfect , un temps de la langue anglaise qui n’a pas d’équivalent en français et que l’on emploie pour parler d’actions commencées dans le passé et qui se poursuivent dans le présent. En apprivoisant le lieu, Danièle Gibrat a découvert des pistes inédites mais aussi retrouvé des chemins déjà empruntés, d’anciens projets à peine ébauchés et laissés en plan, ou d’autres qu’elle pensait aboutis mais qui ont pris ici un nouveau tour.

 

Pourquoi décider d'intervenir sur ce mur?

L'épreuve du réel - c’est-à-dire, pour moi, le fait de faire les choses « en vrai »  - est une préoccupation qui ne m’a jamais quittée. Et montrer des pièces dehors, dans le « monde réel », ailleurs que sur une cimaise, me tient à cœur depuis plusieurs années. Il ne s'agit pas d'apposer ma signature dans l'espace public, ni de le décorer ou de l'enjoliver, mais plutôt de le creuser en y introduisant une autre dimension. Avec ce projet, s’est découvert un autre mobile : exposer, dans tous les sens du terme, des images d’un lieu sur le mur qui le cache équivaut à crever l'écran et à abolir ce qui empêche de voir. Au fond de moi, cela revient carrément à montrer LA vérité. On m'a longtemps menti durant mon enfance, et l'idée de vérité m'obsède. C’est aussi, peut-être, une  façon d'affirmer que toute platitude (et des platitudes, j'en ai entendues) masque une profondeur, un abyme. En écho à ce principe premier (accéder à ce qui est occulté), les dessins qui se glissent dans les clichés du parc, le papier plié qui s’envole, le fil, les nœuds sont aussi - mais pas que - des variations sur le thème du secret et de son dévoilement. La coïncidence de l'image que je « réalise » avec ce qui l'a suscitée (le mur, le paysage derrière, les figures dessinées, mon secret…) tombe juste. Mais au-delà de mon histoire personnelle, somme toute anecdotique, j'ai toujours en tête ce qui me semble être un des fondements de toute œuvre d’art,  le « je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai » de Cézanne. Ma version de la « vérité », c’est le réel plus la subjectivité, le lieu commun et la part imaginaire qui s’y introduit forcément.

 

La vérité, oui, mais dans ce travail, il y a aussi une part d'illusion?

Jouer avec l'illusion, l'illusionnisme même, ce n'est pas pour moi manipuler la crédulité des gens, c'est surtout afficher l'ambiguïté foncière du réel. Dans l’intervention sur les grilles, je veux donner à voir quelque chose comme des hallucinations tangibles, et puis insister encore sur la subjectivité, le point de vue singulier de la personne qui voit apparaître l'image. Certes, c'est comme par magie qu'à la place des barreaux autre chose se révèle, mais le côté « low tech » de l’intervention, son cinétisme basique, ne cache pas les « ficelles » du procédé. De même s’affiche dans la plupart des pièces le caractère concret des photographies parce qu’elles donnent à voir les pixels, les poussières, les griffures, le scotch et l’épaisseur du papier que la déchirure exhibe.

 

 

Un mot qui revient souvent : le secret.

Dans une interview,  Boltanski explique « ... qu'au début de chaque œuvre, il y a un malheur, un choc, un événement, qu'on a beaucoup de mal à dire. Au cours d'une vie, on va le regarder de toutes les manières, de tous les côtés, avec des approches différentes. En parler fait qu'on vit mieux. Il en va ainsi pour chaque artiste. C'est comme un voyage : on va le raconter de manière poétique, géographique... Donc il me semble qu'être artiste est une manière d'arriver à un peu mieux comprendre, très lentement, le sujet qui a marqué votre vie..... ».  Cela définit assez bien ce qui est devenu au fil du temps ma « démarche ». Ici, à Nogent sur Marne, l’idée première, même si bizarrement je ne l’ai pas formulée d’emblée, était de faire deviner ce qu’il y a derrière le mur. À deviner , s'enchaîne immanquablement un autre mot, secret . En plein dans « … ce choc, cet événement, qu'on a beaucoup de mal à dire… » dont parle Boltanski. Dans mon cas, c'est un événement familial, tu jusqu'à mes quinze ans et que j'entends résonner dans « l’axiome » de Freud : « La société repose sur un crime commis en commun ». Ce crime, pour moi, a une date, un visage et un nom, que je porte.

 

Un clin d'œil aux clichés-verre de Corot?

Tout de suite l’intervention sur les grilles m’a semblé évidente, quelque chose de cinétique, mais sur un mode figuratif. J’avais d’abord imaginé une photo mais s’est imposée l’idée d’un dessin, un esquisse très agrandie du parc. Mes premiers croquis au stylo-bille évoquaient ceux de Corot dont le tracé nerveux m'est familier. Et comme la MABA est dédiée à la photographie, un rappel de ses clichés-verre m’a paru bienvenu. Je me demande encore si, en adoptant cette technique singulière, et dont le résultat n'est pourtant pas tellement différent de celui de la gravure, Corot cherchait à rivaliser avec l'instantanéité photographique, ou s’il voulait dessiner avec la lumière.

 

La photographie?

Je ne suis pas tout à fait photographe. Lorsque je prends des photos, c’est sans préméditation ni calcul des paramètres techniques. Me guide surtout une forme de superstition, le bon jour, le bon moment… Ensuite je divague devant les tirages. L'objectif de l’appareil m'a inventé un autre regard, et ce qui a été capté par ce « troisième œil » demande à être déchiffré. Il y a dans la photo des choses que je n'avais pas perçues et qui peut-être attendaient leur heure, tapies au cœur de l’image. Certains éléments que je n’avais pas remarqués in vivo surgissent et crèvent les yeux, (ici, par exemple, c'est l'arrondi de l'horizon du parc). D'autres que je pensais saisir ont disparu, engloutis dans la matière pixellisée ou annihilés par les a priori techniques. Je dispose les photos un peu comme un jeu de cartes. Recomposant le paysage, je déchire, je recolle. Et je dessine. Directement sur le tirage, je trace des figures au stylo-bille ou en griffant la mince pellicule imprimée jusqu’au blanc du papier. Le dessin ajoute des éléments à la vue d'origine, sa liberté s’introduit au cœur du « réalisme » photographique, transforme l'espace, créant des trouées, des turbulences, imprimant des émotions. Dans les vues du parc, le fil qui s’entortille pour figurer un nuage ou qui s’enroule autour des arbres, c'est celui du funambule, c'est aussi celui qui se noue, comme lorsqu'on se tait parce que la gorge est nouée. Sur la photo, le temps s'est arrêté et le dessin invente des mirages qui rendent tangibles les avatars qui hantent mon regard.

Révélé et magnifié par la photographie, le scintillement d’un simple morceau de scotch maladroitement posé a d'abord tenu du hasard heureux. Il est devenu un magma translucide, un bloc de lucidité. Ni lumière crue, ni lueur pathétique, juste un éclaircissement. Le scotch réfléchit la lumière. Que certains matériaux réfléchissent, l’idée me sourit, car on peut ainsi entendre qu’ils pensent.

 

Danièle Gibrat, 2014