Dans le cercle des vertiges

par Marie Alloy

2010

 

Pour Danièle Gibrat, la photographie n’est pas un leurre, car c'est sur la photographie  même qu'elle dessine. Celle-ci n’en devient pas pour autant simple support. L’image en tant qu’image disparaît pour s’accomplir dans la graphie de l’artiste. Le dessin fait corps avec le lieu de l’image ou son objet, lui-même support d’autres images ou d’autres signes. Le dessin au stylo bille bleu griffe l’image, entame l’illusion, brise l’objectivité du réel, créant un entre-deux qui ouvre sur l’imaginaire. Est-ce l’image qui contient le dessin et le rehausse ou l’inverse?

Dans cette béance du réel ouverte par les ronds du stylo ou par les vagues semi transparentes de supports peu identifiables, les remous liquides de l’image laissent remonter les traces de corps lancés à travers les fluides de l’air et le vide de l’espace. Comme des flammes, jusqu’à la pointe. C’est là qu’apparaît la silhouette de l'artiste, effigie fugitive, juste posée en équilibre sur l’un des cercles de sa vie. Peut-on y voir un simple autoportrait? L’image spectrale, ou silhouettée, ou à peine esquissée de son corps semble naître à l’intersection de la photographie et du dessin en convertissant la réalité extérieure en cette autre, tellement plus secrète, qui lui appartient. Danièle Gibrat dessinant les contours de sa propre image à l’intérieur d’une image du monde qui la contient. Quelle différence finalement entre le contenant et le contenu? Au sein même de l’image, le monde en elle, armé de ses formes végétales et aériennes, est devenu l’idéogramme de sa propre apparence. Mais avec et contre l’image. Contre la représentation. Dans l’espace envoûtant et cosmique des visions de l’inconscient. Parce qu’il n’y a pas le monde tel qu’il est.

Regarder comme des moments, des états, les photographies intérieures de Danièle Gibrat dans ses points de contact avec le monde, c’est entrer dans l’infini des cercles de résonnances, comme épouser les anneaux des veines du bois qui donnent l’âge,  mais ici accordent tous les temps. La lumière pure de l’espace bleui creuse à travers les troncs ou les textures d’arbres un passage pour le souffle, la rencontre, la présence. C’est peut-être une invitation à sortir de soi-même pour questionner l’évidence ou la fragilité de nos enracinements. 

Ce que Danièle donne à voir annule le rapport habituel établi par le regard et le sens et montre la présence d’un invisible au monde. Il n’y a nulle part d’insignifiance mais il existe une opacité dans toute cette transparence, semble-t-elle nous dire. 

Le transfert du rêve sur l’image appartient au monde réel. C’est là la « fortune du regard ». Je vois ce rêve comme si j’y étais moi-même. Et j’y suis, avec l’aide de tous les regards. Jusqu’à en devenir presqu’impersonnelle, tel un dessin frêle dont l’onde de choc pourtant se répercute sur le monde réel. En en récréant certains aspects jusqu’en leurs reflets, j’ancre leurs images dans le miroir, je jette à l’eau leurs éclats. Narcisse disparaît. 

L’imaginaire ne se donne pas en spectacle dans la recherche de Danièle Gibrat, il démonte l’utopie du réel et réinvente un autre visage à l’apparence. Ce qui est donné à voir n’est pas englouti dans la vision mais demeure habité d’images, d’histoires, de gestes, agités de mouvements continus. Ce qui est donné à voir réveille en nous le sens de l’énigme par la perception de l’intemporel. 

Il y a un fossé entre ce qui a été saisi du réel et ce qui se donne à voir, hors d’échelle, dévoilé dans le mystère de son apparition. Des flammèches ou des pointes, ailes ou épines de pin, branches dénudées ou opulentes, c’est par eux aussi que la présence humaine est interrogée, qui s’accroche aux leurres pour en démonter les mystères. Vanité de ce qui se donne comme non illusion ! L’image est déchirante. A sa manière, humble, perdue entre la réalité tangible d’un dessin qui se cherche et le moment où l’image coïncide avec le réel. 

Si le rêve est la réalisation d’un désir, Danièle Gibrat, avec toute la gravité de l’enfance, réalise la relève poétique du réel dans ses plus secrets prolongements.

                                                                                                                                                                        

                                                               

                   Marie Alloy est peintre, graveur, écrivain. Elle a créé les éditions "Le silence qui roule"